Les hymnes officiels des dernières Coupes du monde suivent un schéma bien identifiable. L'hymne de 2026, DNA (More Than a Game), réunit Andrea Bocelli, David Guetta, Megan Thee Stallion et EJAE, mêlant chant lyrique, EDM et hip-hop. Avant lui, il y a eu Shakira à deux reprises, d'abord avec Waka Waka et son groove aux racines africaines, puis avec Dai Dai aux côtés de Burna Boy. On a aussi connu Nicky Jam et Will Smith en 2018, le reggaeton de Pitbull en 2014, et la pop latine de Ricky Martin en 1998. Rythmes latins, afrobeats et production taillée pour la piste de danse, pensés pour un public mondial. Mais bien avant que l'Amérique du Sud et l'Afrique ne s'imposent sur les hymnes de Coupe du monde, il y a eu la chanson de 1994, « Gloryland ».
Gloryland était la chanson officielle de la Coupe du monde 1994, organisée aux États-Unis. Basée sur le negro spiritual traditionnel Glory, Glory (Lay My Burden Down), elle était interprétée par Daryl Hall, du duo Hall and Oates, aux côtés de l'ensemble vocal Sounds of Blackness, chantée lors de la cérémonie d'ouverture comme un hymne gospel lent. La mélodie était portée d'un bout à l'autre par le saxophone de Snake Davis.
Un hymne gospel porté par le saxophone aurait aujourd'hui très peu de chances d'occuper cette place. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder ce que représentait le saxophone dans la musique populaire dans les années précédant 1994, et ce qu'il était devenu au moment où Gloryland a été enregistrée. Vous pouvez d'ailleurs en lire davantage dans un article que nous avons écrit, intitulé The Role of Saxophone in Film Soundtracks, qui retrace aussi son ascension (et son déclin) dans la culture pop.
Pendant une quinzaine d'années, le saxophone a été l'un des sons signature de la pop. La fin des années 1970 et le début des années 1980 ont produit de nombreux tubes, dont Careless Whisper de George Michael, Smooth Operator de Sade, Born to Run de Bruce Springsteen et Clarence Clemons, ainsi que des titres de Men at Work, Spandau Ballet et Duran Duran. Pendant la majeure partie des années 1980, l'idée dominante était qu'un tube pop avait besoin d'un solo de saxophone. Cela n'a pourtant pas duré. Après un pic au début des années 1980, le nombre de solos de saxophone dans les charts du Top 40 est tombé à presque zéro en 1990, et n'en est jamais reparti. Le synthétiseur en est une des raisons majeures. Un clavier pouvait approximer une ligne de saxophone, et une seule personne derrière une machine pouvait accomplir le travail qui exigeait auparavant de réserver, d'auditionner puis de post-produire un musicien de session. Il a été utilisé, et surutilisé, dans toute la culture pop, à la télévision comme au cinéma. Au début des années 1990, l'engouement pour la dance avait pris le dessus et le saxophone avait été relégué au jazz. Saturday Night Live diffusait d'ailleurs déjà son sketch « Sergio » comme une private joke. L'instrument est passé du statut de très tendance à celui de blague récurrente. Ironiquement, cela rend Gloryland d'autant plus singulière. En 1994, l'engouement pour le saxophone était déjà retombé. Gloryland est arrivée après que les charts étaient déjà passés à autre chose, comme un exemple tardif d'un son déjà commercialement dépassé.
Gloryland n'était toutefois pas une chanson pop pensée pour la radio ; c'est un hymne gospel, et le saxophone a une longue histoire dans cette tradition. Le jeu de Davis évoque moins un reste du son pop des années 1980 qu'un lien avec la musique gospel et soul américaine. Le pays organisateur comptait aussi, puisque la Coupe du monde se tenait aux États-Unis en 1994. Cette première organisation par le pays appelait un hymne à la sonorité américaine, et le gospel comme le saxophone répondaient à ce critère. La chanson misait fortement sur la fierté nationale du pays pour lequel elle avait été écrite.
Les facteurs qui ont écarté le saxophone de la pop vers 1990 ne se sont jamais suffisamment inversés pour le replacer au centre d'un hymne mondial, mais l'instrument continue d'apparaître ponctuellement dans le paysage pop, comme dans le travail de Lady Gaga avec Clarence Clemons ou un sample isolé dans un morceau électronique, toujours dans un rôle secondaire plutôt qu'au premier plan. Les logiques économiques qui favorisaient le synthétiseur en 1990 favorisent aujourd'hui l'ordinateur portable, et les hymnes de Coupe du monde sont devenus toujours plus mondiaux, plus rythmiques, et plus pensés pour le streaming.
Gloryland reste donc un cas unique. Ce n'est ni le meilleur hymne de Coupe du monde, ni le plus populaire, mais c'est peut-être le plus irreproductible. Un hymne gospel construit autour d'un saxophone, écrit pour un seul pays le temps d'un été. Les conditions qui l'ont produit, le pays hôte, la tradition gospel et un engouement en fin de vie, ont peu de chances de se réaligner un jour.

























