The Role of Saxophone in Film Soundtracks

Le rôle du saxophone dans les bandes originales de films

Tout au long du XXe siècle, le saxophone dans les bandes originales de films en est venu à porter un ensemble de significations relativement fixes, associées au crime, à la séduction et à la vie nocturne urbaine. Cet article retrace la manière dont cette identité s’est construite, a atteint son apogée, est tombée en désuétude, et la façon dont l’instrument commence aujourd’hui à réapparaître.

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Tout au long du XXe siècle, le saxophone dans les bandes originales de films s’est vu associé à un ensemble de significations assez codifiées, souvent liées à des sonorités douces ou bluesy, et régulièrement connectées au crime, à la séduction, à la vie nocturne urbaine, aux détectives privés, aux femmes fatales, ainsi qu’à une forme de désinvolture comique. Cet article explore cette histoire à travers les bandes originales de films, depuis ses premières utilisations jusqu’à son apogée, puis la période durant laquelle il a commencé à perdre en popularité, avant de se pencher sur des exemples plus récents qui laissent entrevoir ses évolutions possibles. Cet article se concentre principalement sur les productions hollywoodiennes et nord-américaines, car c’est dans ce contexte que ces associations se sont construites, répétées et rendues lisibles pour le grand public au fil des décennies.

Le paysage du XXe siècle
Au cours du XXe siècle, le saxophone est devenu un outil particulièrement efficace au cinéma, car il permettait d’évoquer instantanément un ensemble de significations reconnaissables, parmi lesquelles la vie nocturne urbaine, l’intimité émotionnelle, l’ambiguïté morale, la sensualité et les activités illicites. Une fois ces associations devenues familières pour le public, les compositeurs pouvaient s’appuyer sur elles pour transmettre une ambiance, un personnage ou un décor avec très peu de matière musicale.

Cela dit, son utilisation ne s’est jamais limitée à un seul genre ou à une seule ambiance. Certes, l’une des premières utilisations du saxophone alto solo dans la musique de film remonte à The Informer (1935), réalisé par John Ford avec une musique de Max Steiner, où l’alto est utilisé dans le thème de Katie, une prostituée et petite amie du personnage principal, avec un son lent, nostalgique et en mode mineur. Cependant, à la même époque, l’instrument apparaît aussi dans des dessins animés comme Music Land de Walt Disney (1935), dans des drames historiques comme Captain Blood, et dans des comédies comme Modern Times de Charlie Chaplin. Dès ses débuts, le saxophone montre donc une véritable diversité d’expression.

Pendant l’ère du Hollywood classique (ou âge d’or), le saxophone portait souvent un son doux typique de l’ère swing, façonné par des musiciens comme Benny Carter, Jimmy Dorsey et Johnny Hodges. On peut l’entendre dans des bandes originales comme le thème de Fred et Peggy composé par Hugo Friedhofer dans The Best Years of Our Lives (1946), la musique d’Alex North accompagnant Marlon Brando dans A Streetcar Named Desire (1951), ou encore le thème de David Raksin pour Kirk Douglas dans The Bad and the Beautiful (1952). Dans ces cas, l’instrument contribue à rendre l’atmosphère émotionnelle plus proche, plus chaleureuse, plus intime, et ces qualités seront ensuite étirées et transformées pour définir une grande partie de sa présence à l’écran par la suite. D’abord dans le film noir, le mélodrame et les films policiers urbains, puis, plus tard, dans l’imagerie plus exagérée du symbole sexuel des années 1980 et 1990.


La réputation du saxophone comme son emblématique du film noir est en réalité plus complexe qu’elle n’y paraît. David Butler, auteur spécialisé en musique, explique dans son livre Jazz Noir que le lien fort entre le film noir et le saxophone est en partie une illusion rétrospective, car très peu de films noirs des années 1940 utilisaient réellement le saxophone dans leur bande originale, et seulement environ 30 % dans les années 1950. Ce n’était donc pas aussi systématique que le souvenir collectif le laisse entendre.

Cependant, cette association s’est développée, notamment à travers des films comme Tension (1949), où André Previn attribue un thème à l’alto au personnage de femme fatale incarné par Audrey Totter, puis de manière beaucoup plus marquée à la télévision à la fin des années 1950. Des séries comme Peter Gunn, M Squad ou Johnny Staccato ont fait du jazz, et en particulier du jazz porté par le saxophone, le son naturel des détectives, des gangsters, des rues urbaines plongées dans l’ombre, et des costumes impeccables dissimulant quelque chose de trouble. L’analyse de Butler est éclairante ici, car au moment où ce style s’impose régulièrement sur le petit écran, il fonctionne déjà en boucle : le jazz correspond aux séries policières, les séries policières renforcent le jazz, et le saxophone se trouve au centre de cette dynamique. 



Cette boucle était renforcée par le statut social du jazz dans l’Amérique du milieu du XXe siècle. Dans les années 1940 et 1950, le jazz était encore largement perçu comme marginal, associé dans l’imaginaire collectif aux clubs, aux bars, aux musiciens noirs, à la drogue et aux quartiers les plus interlopes. Ainsi, lorsque le cinéma a commencé à renforcer sa présence musicale dans ces environnements, le saxophone s’est naturellement chargé de ces connotations. Il n’avait pas besoin de s’expliquer. Il lui suffisait d’entrer pour vous indiquer où vous étiez, quel type de personnage vous aviez sous les yeux, ou quel genre de problème était en train de se préparer.

Une autre figure clé ici est le compositeur allemand Franz Waxman qui, après s’être installé à Hollywood, est devenu l’un des défenseurs les plus importants et les plus influents du saxophone alto solo dans la musique de film. Son travail sur des films comme The Philadelphia Story, Sunset Boulevard, A Place in the Sun, Rear Window, Mister Roberts et Crime in the Streets a contribué à renforcer la place de l’instrument dans le langage cinématographique grand public, qu’il s’agisse d’exprimer la mélancolie, le glamour, le danger ou la dérive morale.

John Littlejohn et d’autres musiciens en performance, photographiés pour Arhoolie Records, Chicago, Illinois, novembre 1968.

Dans les années 1960, le saxophone est utilisé plus largement dans les bandes originales de films, tout en conservant l’ensemble des associations construites au cours des décennies précédentes. Des compositeurs britanniques comme John Barry et John Dankworth commencent à lui écrire des parties plus exposées et mélodiques, le saxophone ténor se rapprochant davantage du premier plan. Un tournant décisif intervient avec The Pink Panther, où le compositeur Henry Mancini et le saxophoniste Plas Johnson conservent les liens familiers de l’instrument avec la séduction, le crime et le cool, tout en les transformant en quelque chose de plus ludique et conscient de lui-même. Au lieu de renforcer ces codes de manière directe, le saxophone commence à jouer avec eux, les poussant juste assez pour qu’ils deviennent espiègles et amusants plutôt que sérieux et sophistiqués. 


Une des raisons pour lesquelles le saxophone a si bien perduré dans les films policiers, les films d’espionnage et les films de casse à partir des années 1970 tient au fait que ses significations plus anciennes restaient pertinentes dans des genres voisins. Des films comme Three Days of the Condor (1975), Heaven Can Wait (1978), Farewell, My Lovely (1975), et plus tard Body Heat (1981) mobilisent tous une certaine version de ce vocabulaire, et dans beaucoup d’entre eux, le son doux de l’alto de Ronny Lang en particulier devient une signature marquante. Taxi Driver (1976), par exemple, reste l’un des exemples les plus clairs de ce que le saxophone peut apporter à une bande originale dans le cinéma nord-américain, car Bernard Herrmann l’utilise non seulement pour évoquer la vie nocturne de New York et la corruption au sens large, mais aussi pour approfondir l’isolement et la dérive du protagoniste Travis Bickle. L’instrument devient ainsi partie intégrante de l’atmosphère psychologique du film, tout en restant solidement ancré dans l’héritage du film noir.


Dans les années 1980 et 1990, le saxophone est devenu encore plus figé dans ses significations culturelles, ce qui le rendait à la fois puissant mais aussi de plus en plus vulnérable. Il pouvait toujours évoquer le crime, l’action, la séduction, la vie nocturne urbaine, et des films ainsi que de grandes franchises comme Lethal Weapon en faisaient un usage intensif, mais il devenait aussi l’instrument d’un cool adulte exagéré, des scènes de sexe, d’une rébellion brillante et stylisée, d’une certaine assurance télévisuelle. Les chansons pop, les films, les génériques télévisés et même les parodies ont tous contribué à renforcer ces quelques significations récurrentes.  
St. Elmo's Fire (1985), Better Off Dead (1985), Moscow on the Hudson (1984)
La réduction de ses significations dans les bandes originales de films durant les années 1980 et 1990 est précisément ce qui rend certains exemples atypiques de cette période particulièrement intéressants. Dans Crimes of the Heart (1986), l’instrument porte encore des idées de sensualité et de rébellion, mais aussi de contrôle féminin et d’affirmation de soi, tandis que dans Lost Highway (1997), grâce à l’implication de Barry Adamson et Trent Reznor, le saxophone est utilisé de manière plus abrasive, plus libre, plus proche de l’avant-garde, comme un avertissement lointain de ce vers quoi les choses pourraient, un jour, évoluer.



Un déclin progressif
Dans les années 2000, le saxophone commence à paraître historiquement surcodé. Catch Me If You Can (2002) est un bon exemple d’une utilisation encore efficace de l’instrument dans une grande production nord-américaine, et il est logique que John Williams y parvienne, car le film reste proche d’un territoire plus ancien (et c’est aussi John Williams, compositeur américain légendaire). C’est une comédie criminelle, faite de poursuites, de charme, de faux-semblants et de mouvement, donc le saxophone s’inscrit naturellement dans cette tradition. Comme l’a souligné James Berardinelli, la bande originale est plus intime et plus jazzy que les compositions habituelles de Williams, évoquant volontairement le style de Henry Mancini, grand amateur du saxophone dans la musique de film. À ce stade, utiliser le saxophone revenait souvent à faire délibérément référence à une époque antérieure de la musique de cinéma.

Les compositeurs travaillant dans le cinéma grand public cherchent de plus en plus à produire un son actuel plutôt que volontairement rétro, et le saxophone, du moins dans sa forme classique de bande originale, a commencé à apparaître comme un marqueur d’époque. On peut le lire comme daté, un peu de la même manière que les solos de guitare, les séquences de montage ou les tentatives de relancer le nu metal peuvent immédiatement situer une œuvre dans une époque médiatique passée, que cela soit voulu ou non.

Une autre raison tient à l’évolution des priorités en matière de musique de film. Les grandes productions hollywoodiennes récentes ont été fortement marquées par des compositeurs comme Hans Zimmer, Alexandre Desplat, Thomas Newman ou John Williams, tous inscrits dans la tradition orchestrale issue de l’ère des studios, mais avec une attention accrue portée à la texture, à la dynamique, à l’ampleur, au rythme et à l’adaptation précise à l’image, plutôt qu’à des thèmes instrumentaux fortement mémorisables, qui laissaient autrefois au saxophone tout l’espace pour s’imposer et se présenter. Les bandes originales tendent ainsi à épouser plus finement ce qui se déroule à l’écran, plutôt que de s’appuyer sur des identités mélodiques récurrentes et immédiatement reconnaissables. Dans ce contexte, le saxophone de bande originale dans sa forme classique, qui arrive généralement avec une personnalité déjà très marquée, peut sembler trop affirmatif.

Enfin, il faut aussi noter que, dans les années 2010, l’instrument est devenu facile à parodier. Parks and Recreation proposait le personnage de Duke Silver comme gag récurrent, “Sexy Sax Man” est devenu un phénomène viral, et les sketchs comiques pouvaient mobiliser le saxophone comme un raccourci immédiat vers une séduction kitsch ou une masculinité ridicule.

Jon Hamm (2013), parodiant “I Still Believe” (1987) extrait de The Lost Boys dans Saturday Night Live
Vers quelles évolutions possibles
Les exemples récents les plus intéressants tendent à éviter la figure classique du saxophone de bande originale, pour considérer l’instrument comme une matière instable, que l’on peut déformer, étirer, fusionner, rendre plus rugueuse ou partiellement dissimuler.

Prenons Hereditary en 2018. La musique de Colin Stetson est particulièrement significative, même s’il est important de préciser qu’elle ne repose pas uniquement sur le saxophone, puisque son univers sonore inclut également la clarinette contrebasse, la clarinette basse, le saxophone basse, le saxophone soprano et la voix. Néanmoins, Colin utilise le saxophone, ainsi que des techniques comme les sons multiphoniques, la respiration circulaire, la distorsion via micro de gorge et des textures growl, pour transformer ses bois, tout comme sa voix, en une matière oppressante et profondément inhabituelle. Comme il l’a expliqué ailleurs, certains des drones inquiétants qui peuvent sembler électroniques sont en réalité produits par des bois graves, tandis que certains sons que l’on pourrait attribuer à des cordes sont en fait issus de bois aigus et de saxophones soprano. Lorsque la bande originale atteint Reborn, l’avant-dernier morceau du film, le saxophone s’inscrit dans des nappes sonores sombres d’une manière radicalement éloignée du film noir ou d’un imaginaire de séduction. Le résultat est claustrophobique, terrifiant et écrasant.


Une rupture similaire s’observe dans Spider Man: Across the Spider Verse en 2023, en particulier dans le thème de Spider Man 2099, où le saxophone adopte un son puissant, saturé, volontairement âpre et agressif. Il devient plus inquiétant que séduisant.


Puis il y a The Brutalist en 2024, un drame historique ambitieux produit par A24, un studio désormais étroitement associé à un cinéma plus audacieux, plus artistique et psychologiquement exigeant. Sa bande originale, avec la participation du saxophoniste Evan Parker, s’inscrit dans une esthétique de musique électroacoustique, combinant le son instrumental organique à des manipulations électroniques, de manière à éloigner le saxophone de ses fonctions hollywoodiennes traditionnelles. Ici, l’instrument ne porte plus les connotations habituelles de film noir, de séduction ou de sophistication urbaine. Il est au contraire utilisé pour rendre la bande originale plus étrange, plus claustrophobique et plus instable. Cela témoigne d’une évolution plus large dans l’usage du saxophone à l’écran, moins comme un signal thématique clair au sens du Hollywood classique, et davantage comme un élément d’un univers sonore tendu, expressif et souvent dérangeant.


Non pas nécessairement comme le son dominant d’un genre, ni encore comme un élément intégré à un nouveau langage stable de la musique de film, mais plutôt comme une ressource vers laquelle réalisateurs et compositeurs peuvent se tourner lorsqu’ils recherchent de la friction, de la tension, une densité psychique, de la distorsion, ou une voix incarnée sans être rassurante. Les manipulations électroniques accompagnent l’essor de langages médiatiques plus expérimentaux, ouvrant ainsi un espace dans lequel le saxophone peut se défaire, ou du moins complexifier, les significations héritées du XXe siècle.